LE 28 NOVEMBRE, ALLUMONS LES BOUGIES DE LA MÉMOIRE !

Il est admis que le 20ième siècle fut le siècle des génocides. Le continent européen fut le théâtre de 3 abominables tragédies : le génocide arménien, le génocide ukrainien (Holodomor), le génocide juif (la Shoah). Hormis quelques négationnistes endurcis, le génocide arménien et la Shoah sont internationalement reconnus, tel n’est pas le cas du Holodomor.

Le fait de mettre en cause l’impérialisme russe qu’il soit tsariste, communiste ou poutinien, revient à se confronter à un aréopage d’intrépides thuriféraires de la Russie et ce sous toutes ses formes. Dans de telles conditions, la reconnaissance internationale du Holodomor devient épineuse.  Les media occidentaux préfèrent s’appesantir sur les clichés véhiculés par le Kremlin, dont une extrême droite ukrainienne  (moins de 5% de la population) tout en demeurant peu diserts quant aux agissements des « extrêmes centristes » du Kremlin qui violent le droit international, annexent des territoires étrangers, sont accusés de crimes de guerre au moyen orient, mentent effrontément, assassinent les opposants politiques, etc …

Relativement au Holodomor, Viktor Tchernomyrdine, ex Premier ministre de la Fédération de Russie puis Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de Russie en Ukraine a pleinement synthétisé la parfaite et intolérable duplicité du Kremlin. Lors d’une conférence de presse, Tchernomyrdine, interrogé sur la responsabilité de la Russie dans le Holodomor, a osé rétorquer qu’il convenait de s’adresser à la Géorgie, (Staline, le principal responsable du Holodomor, est né en Géorgie). Imaginez, un court instant, un Ambassadeur d’Allemagne qui déclarerait que la responsabilité de la Shoah incomberait à l’Autriche (du fait qu’Hitler soit né en Autriche),  à l’évidence, cela soulèverait un tollé universel. La déclaration de Tchernomyrdine a occasionné un mutisme planétaire. De nos jours, Tchernomyrdine préside le Conseil d’Administration de Gazprom (véritable usine à gaz du FSB, les revenus sont investis dans la propagande, la désinformation, la rétribution d’agents d’influence et la gratification aux idiots utiles).

Sans soutien médiatique, faisons de cette journée du 28 Novembre, une journée de mémoire, mais également de reconnaissance du Holodomor. Si chacun d’entre nous s’adresse à ses relations, à ses voisins et à ses collègues de travail en les éclairant sur ce qu’a été le Holodomor, alors nous aurons œuvré utilement

Lviv, le 30 juin 1941

Le 30 janvier 1933, le Président de la République d’Allemagne, Hindenburg, appelle à la Chancellerie Adolf Hitler  (Führer du parti national socialiste allemand) afin qu’il forme un nouveau gouvernement. Le 2 août 1934, Hindenburg décède, Hitler en profite pour supprimer la fonction de Président de la République et s’octroie tous les pouvoirs. Hitler n’est pas encore l’esprit démoniaque qu’il deviendra plus tard en exterminant des millions d’êtres humains.

Dans une recherche de solutions des problèmes politiques, Daladier et Chamberlain entretenaient des relations avec Hitler ; cela aboutira aux honteux accords de Munich qui sont le plus parfait exemple de veulerie et de félonie. Staline et Molotov, hormis des accords commerciaux avec le 3ième Reich, peaufinaient la signature du prétendu pacte de non agression avec Hitler. Il s’agissait d’un véritable pacte de collaboration avec l’Allemagne nazie dont le but inavoué était de se partager l’Europe. De nombreux leaders indépendantistes des pays colonisés par l’Angleterre, la France, se rendaient à Berlin afin d’y trouver un éventuel soutien dans leur lutte pour une indépendance. On pourrait élargir à foison la liste des visiteurs et solliciteurs.

L’Organisation des Nationalistes ukrainiens (OUN), conduite par Stepan Bandera, consciente que le pacte Hitler/Staline n’aurait qu’un temps et que la confrontation des deux Etats totalitaires était imminente. Seul le père du peuple, Staline, en doutait malgré les rapports aussi fréquents qu’alarmistes qui lui étaient remis.

Les Nationalistes ukrainiens, circonspects quant aux visées allemandes relatives à l’Ukraine, adressèrent un mémorandum aux autorités allemandes. L’OUN de Bandera écrivait explicitement que, politiquement, l’Ukraine ne se situait pas entre l’Allemagne et la Russie, mais entre l’Allemagne et l’Angleterre ce qui signifiait clairement que l’Ukraine entendait être indépendante et libre de ses choix. En cas d’invasion de l’Ukraine, si un Etat ukrainien libre et indépendant n’était pas proclamé, la situation se dégraderait rapidement. L’occupation militaire deviendrait intenable. Il est probable qu’Hitler n’ait pas eu connaissance de ce mémorandum. Le ton du mémorandum jugé comminatoire par la Chancellerie et par le Ministère des Affaires étrangères du Reich a été mal perçu.

Survint le 30 juin 1941, à 4H20 du matin, les troupes allemandes entrèrent dans Lviv sans livrer le moindre combat. Dans l’après midi, Iaroslav Stetzko, adjoint de Bandera, arrivait à Lviv. Il avait pour mission de proclamer la restauration d’un Etat ukrainien libre et indépendant et d’organiser l’exécutif de cet Etat. Ce même jour, à 20H00, dans une salle pleine à craquer, des représentants de la Société civile de Lviv et des environs adoptaient, à l’unanimité, le projet de proclamation de la restauration de l’indépendance de l’Ukraine.et élisait Iaroslav Stetzko  à la tête du gouvernement.

Le 9 juillet, Iaroslav Stetzko  a été arrêté et interrogé par le Chef du SD (Service de Sécurité) de Lviv, puis transféré à Cracovie (Pologne) pour un nouvel interrogatoire et ensuite à Berlin pour être interrogé par un colonel de l’Abwehr.  Il fut interné dans le camp de concentration de Sachsenhausen où il séjournera avec Bandera et d’autres dirigeants nationalistes ukrainiens.

Des organisations chauvinistes russes et juives accusent les Nationalistes ukrainiens d’avoir pris part aux pogroms qui se sont déroulés  à Lviv durant l’été 1941 et que des documents attestant ces faits se trouvaient à l’Institut israélien Iad Vachem. Après vérification, il ne se trouve  aucun document qui atteste de la participation des Nationalistes ukrainiens à ces pogroms.. Quant à la participation des Nationalistes ukrainiens au génocide juif, en 1954, le congrès des Etats-Unis, après une enquête approfondie, conclut que cette  organisation n’a, en aucun cas,  pris part au génocide des Juifs. De la même façon, dans les documents  du procès de Nuremberg, il n’y a aucune trace de condamnation de la prétendue collaboration de l’OUN avec les Nazis. En revanche, dans les archives du 3ième Reich, on trouve des sommations adressées au Service de Sécurité leur enjoignant de fusiller, sur place, les partisans de Bandera.

1939-1945 ou 1941-1945 ?

Les citoyens de la Russie actuelle commémorent la victoire sur le nazisme le 9 mai, pour eux la guerre  a duré de 1941 à 1945. Les Nations Unies (les alliés) commémorent cette même victoire, mais pour une autre guerre qui s’est déroulée de 1939 jusqu’au 8 mai 1945.

Pour l’Institut d’Histoire de l’Académie des Sciences de l’URSS, « la grande guerre patriotique » est datée de 1941 à 1945. De ce fait, le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 est jeté aux oubliettes de l’histoire. En réalité, la connivence entre les deux dictatures avait commencé le 19 août 1939 avec la signature d’un accord commercial. Celui-ci garantissait au 3ième Reich la livraison de matières premières qui lui faisaient cruellement défaut en échange d’équipements civils et militaires. En juin 1940, les termes de l’accord furent amplifiés et le 3ième Reich reçut encore plus de matières premières, de pétrole et de céréales.

Le pacte de non-agression, hormis celle-ci, contenait un protocole secret qui consistait à se partager plusieurs pays d’Europe orientale. (A ce titre, il convient de mentionner qu’en février 1945, les mêmes Soviétiques, mais avec d’autres protagonistes, décidaient du sort de l’Europe à Yalta et obtinrent la main mise sur l’Europe centrale et orientale).

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie (qui s’était retirée de la SDN), envahit la Pologne sous divers prétextes dont l’un était la protection des Allemands ethniques. Le 17 septembre 1939, à son tour, l’URSS envahit la Pologne (sans déclaration de guerre) et, ainsi qu’ils l’avaient projeté, les deux dictatures purent satisfaire leurs appétits territoriaux. En novembre 1939, l’agression contre la Finlande valut à l’URSS d’être exclue de la SDN (Société des Nations). Le 25 décembre 1939, dans la Pravda, Staline célébrait l’amitié sovieto-nazie scellée par les liens du sang. L’URSS a reconnu et entretenu des relations diplomatiques avec les états du bloc hitlérien, le gouvernement de Vichy du maréchal Pétain fut reconnu par Staline.

Avant d’évoquer la victoire, il est légitime d’évoquer l’indescriptible débâcle de juin 1941, et les invraisemblables pertes subies par l’armée rouge. A la fin de 1941, la Wehrmacht avait perdu 300.000 hommes, tandis que l’armée rouge déplorait 1.200.000 morts et presque 4 millions de prisonniers. Le niveau du patriotisme et l’amour éprouvé envers le parti communiste était si bas qu’en septembre 1941 l’instruction n° 001919 préconisait la création d’unités chargées de tirer sur les soldats qui reculaient devant l’ennemi. Le 28 juillet 1941, Staline donnait ordre, par son instruction n° 227, « ne plus faire un pas arrière ». Toute tentative de reculade était assimilée à un acte de trahison et était passible du tribunal militaire, le plus souvent les accusés étaient passés par les armes sur place. En six mois,  le NKVD a procédé à l’arrestation de 685.000 déserteurs,  pour la durée de la guerre l’estimation de la désertion s’élève à environ 1 million d’hommes.

En Union Soviétique la population,  mécontente du stalinisme, espérait une libération de la part des Allemands. A son arrivée, la Wehrmacht a été bien accueillie en Ukraine, en Biélorussie et même en Russie (l’accueil chaleureux de Smolensk, en fait foi). En définitive, le désenchantement a été aussi rapide que brutal. Les Ukrainiens, à la différence des Russes, souhaitaient non seulement l’effondrement  du totalitarisme stalinien mais espéraient que cet effondrement aboutirait à une libération nationale.

L’Allemagne nazie a occupé la totalité de la République socialiste soviétique d’Ukraine contre moins de 20% de la République socialiste soviétique fédérative de Russie. Or, la population de toute l’Ukraine était bien plus importante que celle des territoires russes occupés. De plus, l’occupation allemande en Ukraine a duré plus longtemps que celle des régions occidentales de la Russie. On admet que les Ukrainiens présents dans les formations de la Wehrmacht, SS et police étaient d’environ 250.000. Concernant les Russes, l’estimation varie de plus de 300.000 à 800.000,  selon la méthode de calcul. Ces chiffres font apparaître qu’en pourcentage, il y a eu beaucoup plus de collaborateurs russes qu’ukrainiens.

En Ukraine, les nazis ont exécuté plus de 3.500.000 civils ainsi qu’un million de prisonniers de guerre qui périrent dans des conditions d’internement totalement inhumaine. Sur 7 millions de soldats ukrainiens mobilisés, près de la moitié est tombée au champ d’honneur.

Du 1er janvier 1941 au 1er janvier 1945, la population de la république socialiste soviétique d’Ukraine est passée de 41 millions à 27 millions 400.000. Chaque goutte de sang et chaque larme du peuple ukrainien doivent être connues par les générations à venir.

Pour Vladimir Poutine qui prétend que la plus grande catastrophe géopolitique du 20ième siècle est l’effondrement de l’URSS, la « grande guerre patriotique » fait partie de son idéologie et sert à réanimer le mythe soviétique et à l’exporter. L’espace post soviétique est particulièrement visé par ce mythe soviétique qui tente de faire oublier l’effondrement de l’URSS et sa défaite dans la guerre froide. Ce mythe de la grande guerre patriotique est l’instrument de la tentative de rétablissement de l’influence russe.

L’Ukraine, contrairement à la Russie, condamne les crimes du communisme, l’ouverture des archives des services secrets y a fortement contribué. En revanche, en Russie, une réhabilitation du communisme et de la personne de Staline est en cours. De nos jours, Staline est la troisième personne préférée des Russes.

L’annexion illégale de la Crimée, la guerre dans l’Est ukrainien, sont les conséquences de la politique revancharde du Kremlin. Toutes les victimes de la seconde guerre mondiale, quelle que soit leur nationalité ou  religion, ont droit au respect et ne doivent pas servir à assouvir des instincts de revanche impérialiste.

Ne laissons pas l’interprétation de l’histoire s’opérer sous nos yeux, ne tolérons pas la violation du droit international.

Antoine Arjakovsky : « Les événements auxquels nous assistons aujourd’hui affaiblissent grandement le projet politique impérial de Poutine »

La semaine dernière, l’église orthodoxe ukrainienne a obtenu son indépendance, après 332 ans de tutelle russe. Malgré les menaces et les pressions du Patriarcat de Moscou, Constantinople rétabli une vérité historique qui embarrasse grandement le Kremlin. Quelles sont les raisons et les conséquences possibles de cette décision ? Antoine Arjakovsky, fondateur de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv, historien français et le codirecteur du pôle « Société, Liberté, Paix » a accepté de répondre à ces questions.

Que signifie cette autocéphalie accordée par le patriarcat de Constantinople à l’Église orthodoxe d’Ukraine ?

Pour moi, ce qui se passe est un vrai Maïdan. Le Maïdan qui a eu lieu en février 2014 était politique, mais il n’allait pas encore au fond du problème. Il y a une couche encore plus profonde et moins visible de l’identité nationale qui est une couche spirituelle et religieuse qui était vérolée, malade d’un conflit très ancien entre Moscou et Constantinople. Depuis plusieurs siècles les chrétiens orthodoxes en Ukraine ont demandé à être reconnus comme formant une Église locale. Cela leur a d’abord été refusé par Constantinople, puis par Moscou. D’ici la fin de l’année, après que les évêques des trois Églises séparées (patriarcat de Kiev, Église autocéphale et une partie de ceux appartenant à l’Église orthodoxe ukrainienne relevant de la juridiction de Moscou) se seront réunis en concile, le patriarche de Constantinople accordera aux chrétiens orthodoxes en Ukraine (ils sont plus de 25 millions !) la possibilité de former une Église locale. L’événement est vraiment historique.

Quelle est la source de ce conflit ?

J’insiste souvent sur le fait que le moment de rupture évident à partir duquel les deux héritières de la Rous’ de Kiev (l’Ukraine et la Russie– NDA) ne s’entendent plus est le concile d’union de l’ensemble de la chrétienté tenu à Florence en 1439, accepté par le métropolite de la Rous de Kiev qui était à l’époque sous domination polono-lituanienne, alors qu’il a été refusé par la Moscovie (le nom de la Russie à l’époque – NDT). On voit bien que déjà au 15ime siècle, nous avons deux options complètement différentes par rapport à l’héritage chrétien de la Rous’ de Kiev. Mais il faut répondre de façon plus précise. En 1686, il y avait la guerre entre l’empire russe et l’empire Turc ottoman. A cause de cette guère, le patriarche de Constantinople de l’époque, Denisios IV, ne pouvait plus envoyer de métropolites grecs à Kiev. Il a alors écrit une lettre au patriarche de Moscou pour dire qu’il accordait le droit au patriarche de Moscou de nommer le métropolite de Kiev dès lors que ce dernier nommait en premier dans les diptyques lors des liturgies le patriarche de Constantinople. Mais ce n’était qu’une concession provisoire et conditionnelle, chaque mot est important.

Aujourd’hui le patriarche Bartholomée rappelle que son siège de Constantinople n’avait accordé qu’une concession provisoire, et que le territoire de l’Ukraine reste le territoire canonique du Patriarcat du Constantinople, puisque ce sont des Grecs qui ont évangélisé la Rous’ de Kiev. Donc c’est la première justification du patriarche du Constantinople aujourd’hui pour expliquer son intervention dans les affaires ukrainiennes. La deuxième explication qu’il donne c’est que la concession qu’il a donnée en 1686 par cette lettre qu’il a envoyée à Moscou était conditionnée au fait qu’à Kiev on continuait à nommer Constantinople comme le primus inter pares, ce qu’on ne fait plus depuis longtemps, ce qui n’est pas acceptable pour lui, surtout dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne. C’est la raison pour laquelle il annule cette concession provisoire de 1686 comme l’atteste sa déclaration du 11 octobre dernier.

Mais il y a aussi une troisième raison. Il considère que l’anarchie qui règne dans l’Église orthodoxe en Ukraine depuis 1991 est très dommageable au témoignage de l’Église du Christ. En tant que primat de l’ensemble du monde orthodoxe, il a le droit de recevoir des procédures d’appel pour trancher dans un conflit. C’est la raison pour laquelle il a levé les anathèmes qui pesaient sur Mgr Philarète et donne la chance aux Ukrainiens de se réconcilier. En contrepartie le patriarche Philarète, qui n’était reconnu par personne jusqu’à présent dans le monde orthodoxe, accepte que le futur chef de l’Église réconciliée, c’est-à-dire lui puisqu’il a toutes les chances d’être élu, reçoive des exarques de Constantinople le titre de métropolite et non pas de patriarche.

Constantinople rajoute en plus encore un argument, le plus important peut-être, l’argument massue contre lequel Moscou ne peut rien dire, c’est que traditionnellement dans l’histoire de l’Église, et depuis le 5ème siècle après JC, le patriarcat de Constantinople se trouve en deuxième position dans les dyptiques. Depuis le schisme survenu après le concile de Florence entre Moscou et Constantinople, cette dernière s’est retrouvée en charge du service d’unité au sein de l’Église d’Orient. C’est pourquoi Constantinople a accordé l’autocéphalie aux Églises qui le souhaitaient et qui étaient mûres pour cela. Il l’a fait pour la Serbie, pour la Roumanie, pour la Bulgarie, plus récemment en 1924 pour la Pologne. Ainsi, puisqu’on n’a pas réussi à se mettre d’accord sur les règles d’attribution de l’autocéphalie lors du processus préconciliaire récent, et que Moscou a même refusé que ce sujet soit à l’ordre du jour du concile panorthodoxe de Kolymbari tenu en Crète en juin 2016, le synode de l’Église de Constantinople continue donc à faire ce qu’il a toujours fait, c’est-à-dire d’accorder l’autocéphalie de son plein droit aux Églises qui sont mûres pour entrer dans un processus d’autogestion et de communion avec les autres Églises locales.

Depuis 30 ans, Constantinople reçoit des appels des Églises qui considèrent être injustement brimées, notamment elle en a reçu de Philarète (Denyssenko), la tête du patriarcat de Kiev, et de Mgr Makari (Maletitch) de Lviv, l’actuel chef de l’Église autocéphale ukrainienne. Elle a étudié leurs cas et, à la suite d’une longue enquête, a annulé l’anathème qui avait été proclamé contre eux, en considérant que les anathèmes qui portent sur ces personnes n’ont pas été motivés par des raisons religieuses, donc elles ne justifient pas l’excommunication. C’est ainsi que la semaine dernière, Mgr Philarète de Kiev et Mgr Makari de Lviv ont été lavés de tout soupçon et ont été réintégrés dans la communion avec l’Église de Constantinople. C’est un geste que ces évêques attendaient depuis de très nombreuses années. Le 21 octobre, devant la cathédrale sainte Sophie à Kiev, des dizaines de milliers de fidèles orthodoxes, à commencer par le président Porochenko, mais aussi les principaux responsables des Églises en Ukraine, sont venus les féliciter et se réjouir avec eux de cette reconnaissance désormais inter-ecclésiale et internationale de l’Église orthodoxe ukrainienne.

Doit-on s’inquiéter des conflits que cette décision peut provoquer ?

Le patriarcat de Moscou réagit très mal. Il répète la même erreur qu’en 2016 en refusant de venir au concile panorthodoxe. Il a annoncé par son synode à Minsk le 15 octobre qu’il rompait ses liens avec Constantinople. Il entre ainsi sur une voie d’auto-isolement. Cela pourrait provoquer un schisme dans le monde orthodoxe. Pour des raisons purement géo-politiques et idéologiques, le patriarche de Moscou, qui se prend pour le chef de la 3e Rome, ose interdire à ses fidèles de communier au corps et au sang du Christ dans les églises de juridiction grecque, comme au Mont Athos par exemple, et surtout comme dans de nombreuses paroisses orthodoxes en Europe occidentale et aux États-Unis. Mais déjà, une pétition d’orthodoxes russes circule pour que le patriarche annule sa décision. Et en France, les églises relevant de Constantinople ont annoncé qu’elles continuaient à accueillir à la communion tous les fidèles du patriarcat de Moscou.

Certes, aujourd’hui Moscou pousse toutes les Églises orthodoxes à la suivre dans le schisme, donc Constantinople peut se retrouver en danger.

Certes aussi, comme je le dis depuis longtemps (par exemple dans mon livre « Qu’est-ce que l’orthodoxie ? », Gallimard, 2013), l’Église Orthodoxe est malade depuis de nombreuses décennies et souffre en particulier d’une crise d’identité. Pour moi, le renouveau de l’Église Orthodoxe ukrainienne peut permettre aux autres Églises orthodoxes de sortir de leur vision très conservatrice et très déconnectée de la réalité. On va probablement assister à des divisions et à des tensions croissantes entre, d’une part, des Églises humbles, ouvertes, œcuméniques, qui acceptent de dialoguer avec le monde moderne, et d’autre part des Églises de plus en plus dépendantes de courants fondamentalistes et qui ne parviennent pas à reconnaître leurs responsabilités dans les blessures du passé. Je regrette que les Églises de Moscou, d’Antioche, de Bulgarie et de Géorgie aient refusé de venir au concile panorthodoxe en Crète, un concile qui avait pourtant été préparé pendant plus de 50 ans, car cela aurait pu éviter que le conflit éclate aujourd’hui.

Quelles peuvent être les conséquences politiques de cette décision ?

D’une part il est clair que le président Petro Poroshenko (le président ukrainien – NDT) va gagner des points en popularité pour les prochaines élections présidentielles en mars et pour les élections parlementaires en septembre-octobre 2019. L’autre conséquence politique : t que « l’Eglise orthodoxe ukrainienne relevant du patriarcat de Moscou » devra désormais s’appeler « exarchat du patriarcat de Moscou en Ukraine », ce qui est un changement symbolique capital en termes de « nation building ». Il est vrai que c’était gênant pour l’Ukraine d’avoir à l’intérieur de ses frontières une Église qui ne reconnaissait pas le fait que la Russie est un agresseur et qui pouvait même contribuer à soutenir la cause séparatiste, ce qui est le cas notamment dans le Donbass comme l’a montré, preuves à l’appui, Tatiana Derkatch dans son dernier livre. C’est un changement symbolique qui permet d’avertir les Ukrainiens que le patriarcat de Moscou a le droit d’exister en Ukraine, – on respecte les libertés de chacun -, mais on ne peut pas le considérer comme représentant l’Église ukrainienne. Et, surtout, la troisième conséquence c’est que beaucoup de paroisses ukrainiennes du patriarcat de Moscou en Ukraine, et il y en a 12 000 environ, auront la possibilité de rejoindre une Église réconciliée, reconnue à l’international, où l’on peut prier en ukrainien et où l’on n’est pas obligé de prier pour le patriarche de Moscou Cyril dont chacun sait qu’il soutient la politique expansionniste du président Poutine.

Il y a des fortes chances pour que, dès l’an prochain, dans ces paroisses il y ait un mouvement d’adhésion au projet d’une Église réconciliée. Il va y avoir des votes, puisque la loi ne permet pas aux évêques de gérer ça, vu que tous les bâtiments ecclésiaux appartiennent à l’État et que ce sont les communautés sur place qui gèrent ces biens de l’État. Ce sera alors aux communautés de prendre leurs responsabilités. Manifestement, il va y avoir deux types de votes. S’il y a plus de 75 % des membres de la communauté qui décident de changer de juridiction, à ce moment la communauté change de juridiction et les bâtiments avec. Alors que si c’est moins de 75 % mais plus de 50 %, le patriarcat de Kiev suggère qu’il y ait un roulement dans la gestion des bâtiments ecclésiaux. C’est à dire qu’un dimanche sur deux ou le matin/l’après-midi, l’autel soit utilisé par la communauté du patriarcat de Moscou et à un autre moment par la communauté de l’église réconciliée. Ça n’a pas vraiment marché lorsqu’il y a eu des tensions au début des années 90 entre les gréco-catholiques et les orthodoxes. C’est précisément là où il peut y avoir des risques de tensions et de violences. Il pourrait aussi y avoir le risque que V. Poutine dise que les orthodoxes du patriarcat de Moscou sont « opprimés » et qu’il viendra les « défendre ». C’est pour cela que c’est une situation extrêmement dangereuse.

Et les conséquences pour la Russie ?

Ce qui peut changer en Russie, c’est que le patriarche Cyril perde beaucoup de sa légitimité. C’est un coup assez rude et pour l’Église du patriarcat de Moscou, qui montre qu’elle est de moins en moins appréciée en dehors de la Russie avec son idéologie du « monde russe » et de la « troisième Rome » censée « apporter le salut à toute la terre ». C’est difficile pour la propagande russe de voir que les Ukrainiens n’adhèrent pas à cela et que Constantinople n’y adhère pas non plus. Les Russes vont prendre conscience qu’ils ne sont pas seuls au monde, que la deuxième Rome n’est pas morte, que Constantinople est partout respectée comme le siège le plus important dans l’Église orthodoxe (alors que Moscou n’est qu’à la 5e place dans les dyptiques). Il y a de plus en plus de gens qui disent que le poste même de Cyril est menacé. Il y a un évêque qui s’appelle Tikhon Shevkunov, qui est très radical et qui pourrait même remplacer Cyril. Comme le rapporte Sergei Chapnin, l’ancien rédacteur en chef de la Revue du Patriarcat de Moscou, que j’ai rencontré récemment à Kiev dans le cadre de notre Commission « Vérité, justice et réconciliation entre la Russie, l’Ukraine et l’Union européenne », il y a beaucoup de prêtres russes aujourd’hui qui disent : « Bien fait pour Cyril ! ». En effet beaucoup de prêtres sont sous une pression croissante des évêques qui les ponctionnent de plus en plus sur le plan financier.

J’espère aussi, entre parenthèses, que face à ce désordre grandissant en Russie, les chrétiens occidentaux vont ouvrir les yeux sur la réalité des traumatismes de cette Église et que les journalistes occidentaux vont cesser d’écrire que Moscou représente « 150 millions de fidèles », car c’est totalement faux. Je rappelle qu’en Russie il y a certes 80 millions de personnes qui se déclarent orthodoxes (soit moins que ce que dit la propagande russe) mais que la pratique religieuse hebdomadaire en Russie est de l’ordre de 2%.

Le fait que l’Ukraine, qui est aussi une source de revenus (notamment pour la vente des cierges) et de séminaristes pour le patriarcat de Moscou, se détache encore plus, cela le fragilise, lui qui fournit encore aujourd’hui le principal ciment idéologique au pouvoir de V. Poutine. Cela fragilise aussi la vitrine d’une Russie forte se situant en continuité directe avec l’Ukraine qu’elle ne considère que comme une voie de passage historique de la Rous’ originelle jusqu’à la Russie d’aujourd’hui. Bien que la dimension religieuse et spirituelle soit plus profonde et moins visible, les événements auxquels nous assistons aujourd’hui affaiblissement grandement le projet politique impérial de V. Poutine.

Entretien réalisé par Anna Jaillard Chesanovska pour l’Union des Ukrainiens de France

La fondation de l’Église Russe comparée à celle de l’Église d’Ukraine, par le métropolite Michel

L’autocéphalie de Moscou, avec son érection comme siège patriarcal, fut obtenue par la force. Une première rupture fut l’auto-proclamation unilatérale de l’autocéphalie et la désignation en 1448 de son nouveau métropolite Jonas sans le consentement de Constantinople. Cette situation non canonique se poursuivit jusqu’en 1558.

Le tsar Fedor Ivanovitch et l’homme fort de la principauté, le régent Boris Godounov, convoquent à Moscou en 1588 le patriarche Jérémie II de Constantinople, affaibli politiquement par la domination ottomane. On commença par restreindre sa liberté en l’empêchant de retourner à Constantinople. Une « tradition » existait alors à Moscou (usage que de nombreux chroniqueurs ont consigné dans leurs récits) : emprisonner les visiteurs étrangers, certes bien accueillis, mais qui n’avaient plus jamais le droit, sous peine de mort, ni de simplement réclamer leur retour dans leur patrie, ni de communiquer avec les non russes de la capitale. Dans ces conditions, on proposa au patriarche de transférer son siège à Wladimir, en arguant qu’en restant à Constantinople, il était sous le joug des Turcs. Devant son refus courageux étant donné les circonstances, on lui proposa plus directement de devenir le patriarche des Russ’ avec comme siège Moscou. Et enfin (nous passons toutes circonvolutions des détails de cette histoire), on fit accepter au patriarche, qui se voyait terminer ses jours sans doute de manière violente à Moscou en cas de refus, d’ériger Moscou en siège patriarcal concomitant avec la déclaration d’autocéphalie ainsi que de procéder à l’intronisation du candidat désigné par le tsar et Godounov après un simulacre d’élection. Le patriarche de Constantinople n’avait jamais pu rencontrer le candidat au préalable !

On procéda donc, le 26 janvier du calendrier julien 1589, non pas à une intronisation, mais à une sorte de re-consécration épiscopale qui s’écartait du typikon orthodoxe traditionnel, en lui imposant l’Évangile avec la prière de la chirotonie épiscopale : «  La grâce divine désigne le très pieux archevêque Job pour devenir patriarche de Moscou et de toute la Russ’ ». Mais Jérémie ne pouvait rien dire, car il était entre les mains du puissant régent. Il consacra patriarche le favori de ce dernier. Cette mise devant le fait accompli ne le choquait d’ailleurs pas particulièrement, l’usage d’un prince désignant à l’élection du siège primatial un candidat désigné étant répandu dans toutes les monarchies. Cette pratique était en outre celle l’Empire Byzantin du temps de sa splendeur.

Et c’est ici que se place la confirmation pour la nouvelle Église de faire elle-même son Saint Myron. Le patriarche retint l’argumentation suivante : puisque ce droit avait été accordé au Siège de Kiev depuis au moins le XIVe siècle (la date précise n’est pas connue), il était transmis depuis Kiev (qui cependant conservait ce droit) au nouveau Siège de Moscou ! Ainsi, en droit canonique comme en charisme, faire son Saint Myron ne provenait pas d’un droit accordé ce jour-là par le patriarche de Constantinople au Patriarcat de Moscou, mais de la reconnaissance que ce droit ancien provenait du siège de Kiev. Même dans le Saint Myron, la position de la Métropole de Kiev comme Église Mère de Moscou et de toute les Église Russ’ était confirmée. La production du Saint Myron par le siège de Kiev est attachée à sa soumission canonique au patriarcat de Constantinople. Elle constitue la preuve charismatique que le siège de Kiev, en conservant sa capacité de produire lui-même son saint Myron, ne pouvait dépendre de Moscou, ce privilège lui venant directement du patriarcat de Constantinople.

Texte publié le 14 octobre 2018 par Son Éminence Michel (Laroche), évêque de la diaspora ukrainienne et métropolite de Paris et de toute la France.