Lviv, le 30 juin 1941

Le 30 janvier 1933, le Président de la République d’Allemagne, Hindenburg, appelle à la Chancellerie Adolf Hitler  (Führer du parti national socialiste allemand) afin qu’il forme un nouveau gouvernement. Le 2 août 1934, Hindenburg décède, Hitler en profite pour supprimer la fonction de Président de la République et s’octroie tous les pouvoirs. Hitler n’est pas encore l’esprit démoniaque qu’il deviendra plus tard en exterminant des millions d’êtres humains.

Dans une recherche de solutions des problèmes politiques, Daladier et Chamberlain entretenaient des relations avec Hitler ; cela aboutira aux honteux accords de Munich qui sont le plus parfait exemple de veulerie et de félonie. Staline et Molotov, hormis des accords commerciaux avec le 3ième Reich, peaufinaient la signature du prétendu pacte de non agression avec Hitler. Il s’agissait d’un véritable pacte de collaboration avec l’Allemagne nazie dont le but inavoué était de se partager l’Europe. De nombreux leaders indépendantistes des pays colonisés par l’Angleterre, la France, se rendaient à Berlin afin d’y trouver un éventuel soutien dans leur lutte pour une indépendance. On pourrait élargir à foison la liste des visiteurs et solliciteurs.

L’Organisation des Nationalistes ukrainiens (OUN), conduite par Stepan Bandera, consciente que le pacte Hitler/Staline n’aurait qu’un temps et que la confrontation des deux Etats totalitaires était imminente. Seul le père du peuple, Staline, en doutait malgré les rapports aussi fréquents qu’alarmistes qui lui étaient remis.

Les Nationalistes ukrainiens, circonspects quant aux visées allemandes relatives à l’Ukraine, adressèrent un mémorandum aux autorités allemandes. L’OUN de Bandera écrivait explicitement que, politiquement, l’Ukraine ne se situait pas entre l’Allemagne et la Russie, mais entre l’Allemagne et l’Angleterre ce qui signifiait clairement que l’Ukraine entendait être indépendante et libre de ses choix. En cas d’invasion de l’Ukraine, si un Etat ukrainien libre et indépendant n’était pas proclamé, la situation se dégraderait rapidement. L’occupation militaire deviendrait intenable. Il est probable qu’Hitler n’ait pas eu connaissance de ce mémorandum. Le ton du mémorandum jugé comminatoire par la Chancellerie et par le Ministère des Affaires étrangères du Reich a été mal perçu.

Survint le 30 juin 1941, à 4H20 du matin, les troupes allemandes entrèrent dans Lviv sans livrer le moindre combat. Dans l’après midi, Iaroslav Stetzko, adjoint de Bandera, arrivait à Lviv. Il avait pour mission de proclamer la restauration d’un Etat ukrainien libre et indépendant et d’organiser l’exécutif de cet Etat. Ce même jour, à 20H00, dans une salle pleine à craquer, des représentants de la Société civile de Lviv et des environs adoptaient, à l’unanimité, le projet de proclamation de la restauration de l’indépendance de l’Ukraine.et élisait Iaroslav Stetzko  à la tête du gouvernement.

Le 9 juillet, Iaroslav Stetzko  a été arrêté et interrogé par le Chef du SD (Service de Sécurité) de Lviv, puis transféré à Cracovie (Pologne) pour un nouvel interrogatoire et ensuite à Berlin pour être interrogé par un colonel de l’Abwehr.  Il fut interné dans le camp de concentration de Sachsenhausen où il séjournera avec Bandera et d’autres dirigeants nationalistes ukrainiens.

Des organisations chauvinistes russes et juives accusent les Nationalistes ukrainiens d’avoir pris part aux pogroms qui se sont déroulés  à Lviv durant l’été 1941 et que des documents attestant ces faits se trouvaient à l’Institut israélien Iad Vachem. Après vérification, il ne se trouve  aucun document qui atteste de la participation des Nationalistes ukrainiens à ces pogroms.. Quant à la participation des Nationalistes ukrainiens au génocide juif, en 1954, le congrès des Etats-Unis, après une enquête approfondie, conclut que cette  organisation n’a, en aucun cas,  pris part au génocide des Juifs. De la même façon, dans les documents  du procès de Nuremberg, il n’y a aucune trace de condamnation de la prétendue collaboration de l’OUN avec les Nazis. En revanche, dans les archives du 3ième Reich, on trouve des sommations adressées au Service de Sécurité leur enjoignant de fusiller, sur place, les partisans de Bandera.

1939-1945 ou 1941-1945 ?

Les citoyens de la Russie actuelle commémorent la victoire sur le nazisme le 9 mai, pour eux la guerre  a duré de 1941 à 1945. Les Nations Unies (les alliés) commémorent cette même victoire, mais pour une autre guerre qui s’est déroulée de 1939 jusqu’au 8 mai 1945.

Pour l’Institut d’Histoire de l’Académie des Sciences de l’URSS, « la grande guerre patriotique » est datée de 1941 à 1945. De ce fait, le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 est jeté aux oubliettes de l’histoire. En réalité, la connivence entre les deux dictatures avait commencé le 19 août 1939 avec la signature d’un accord commercial. Celui-ci garantissait au 3ième Reich la livraison de matières premières qui lui faisaient cruellement défaut en échange d’équipements civils et militaires. En juin 1940, les termes de l’accord furent amplifiés et le 3ième Reich reçut encore plus de matières premières, de pétrole et de céréales.

Le pacte de non-agression, hormis celle-ci, contenait un protocole secret qui consistait à se partager plusieurs pays d’Europe orientale. (A ce titre, il convient de mentionner qu’en février 1945, les mêmes Soviétiques, mais avec d’autres protagonistes, décidaient du sort de l’Europe à Yalta et obtinrent la main mise sur l’Europe centrale et orientale).

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie (qui s’était retirée de la SDN), envahit la Pologne sous divers prétextes dont l’un était la protection des Allemands ethniques. Le 17 septembre 1939, à son tour, l’URSS envahit la Pologne (sans déclaration de guerre) et, ainsi qu’ils l’avaient projeté, les deux dictatures purent satisfaire leurs appétits territoriaux. En novembre 1939, l’agression contre la Finlande valut à l’URSS d’être exclue de la SDN (Société des Nations). Le 25 décembre 1939, dans la Pravda, Staline célébrait l’amitié sovieto-nazie scellée par les liens du sang. L’URSS a reconnu et entretenu des relations diplomatiques avec les états du bloc hitlérien, le gouvernement de Vichy du maréchal Pétain fut reconnu par Staline.

Avant d’évoquer la victoire, il est légitime d’évoquer l’indescriptible débâcle de juin 1941, et les invraisemblables pertes subies par l’armée rouge. A la fin de 1941, la Wehrmacht avait perdu 300.000 hommes, tandis que l’armée rouge déplorait 1.200.000 morts et presque 4 millions de prisonniers. Le niveau du patriotisme et l’amour éprouvé envers le parti communiste était si bas qu’en septembre 1941 l’instruction n° 001919 préconisait la création d’unités chargées de tirer sur les soldats qui reculaient devant l’ennemi. Le 28 juillet 1941, Staline donnait ordre, par son instruction n° 227, « ne plus faire un pas arrière ». Toute tentative de reculade était assimilée à un acte de trahison et était passible du tribunal militaire, le plus souvent les accusés étaient passés par les armes sur place. En six mois,  le NKVD a procédé à l’arrestation de 685.000 déserteurs,  pour la durée de la guerre l’estimation de la désertion s’élève à environ 1 million d’hommes.

En Union Soviétique la population,  mécontente du stalinisme, espérait une libération de la part des Allemands. A son arrivée, la Wehrmacht a été bien accueillie en Ukraine, en Biélorussie et même en Russie (l’accueil chaleureux de Smolensk, en fait foi). En définitive, le désenchantement a été aussi rapide que brutal. Les Ukrainiens, à la différence des Russes, souhaitaient non seulement l’effondrement  du totalitarisme stalinien mais espéraient que cet effondrement aboutirait à une libération nationale.

L’Allemagne nazie a occupé la totalité de la République socialiste soviétique d’Ukraine contre moins de 20% de la République socialiste soviétique fédérative de Russie. Or, la population de toute l’Ukraine était bien plus importante que celle des territoires russes occupés. De plus, l’occupation allemande en Ukraine a duré plus longtemps que celle des régions occidentales de la Russie. On admet que les Ukrainiens présents dans les formations de la Wehrmacht, SS et police étaient d’environ 250.000. Concernant les Russes, l’estimation varie de plus de 300.000 à 800.000,  selon la méthode de calcul. Ces chiffres font apparaître qu’en pourcentage, il y a eu beaucoup plus de collaborateurs russes qu’ukrainiens.

En Ukraine, les nazis ont exécuté plus de 3.500.000 civils ainsi qu’un million de prisonniers de guerre qui périrent dans des conditions d’internement totalement inhumaine. Sur 7 millions de soldats ukrainiens mobilisés, près de la moitié est tombée au champ d’honneur.

Du 1er janvier 1941 au 1er janvier 1945, la population de la république socialiste soviétique d’Ukraine est passée de 41 millions à 27 millions 400.000. Chaque goutte de sang et chaque larme du peuple ukrainien doivent être connues par les générations à venir.

Pour Vladimir Poutine qui prétend que la plus grande catastrophe géopolitique du 20ième siècle est l’effondrement de l’URSS, la « grande guerre patriotique » fait partie de son idéologie et sert à réanimer le mythe soviétique et à l’exporter. L’espace post soviétique est particulièrement visé par ce mythe soviétique qui tente de faire oublier l’effondrement de l’URSS et sa défaite dans la guerre froide. Ce mythe de la grande guerre patriotique est l’instrument de la tentative de rétablissement de l’influence russe.

L’Ukraine, contrairement à la Russie, condamne les crimes du communisme, l’ouverture des archives des services secrets y a fortement contribué. En revanche, en Russie, une réhabilitation du communisme et de la personne de Staline est en cours. De nos jours, Staline est la troisième personne préférée des Russes.

L’annexion illégale de la Crimée, la guerre dans l’Est ukrainien, sont les conséquences de la politique revancharde du Kremlin. Toutes les victimes de la seconde guerre mondiale, quelle que soit leur nationalité ou  religion, ont droit au respect et ne doivent pas servir à assouvir des instincts de revanche impérialiste.

Ne laissons pas l’interprétation de l’histoire s’opérer sous nos yeux, ne tolérons pas la violation du droit international.

Le procès du MH-17 étale les preuves de l’implication russe

Après plus de cinq ans d’enquête, un procès s’est enfin ouvert le 9 mars 2020 au tribunal de Schiphol, dans la banlieue d’Amsterdam. Il s’agit de juger les responsables de la mort de 298 personnes qui se trouvaient à bord du Boeing 777 de la Malaysian Airlines, abattu par un missile BUK dans l’est ukrainien, en pleine guerre déclenchée par la Russie, le 17 juillet 2014. L’enquête sur le crash de cet avion de ligne effectuant un trajet entre Amsterdam et Kuala Lumpur a été confié au Groupe international d’enquête mixte (JIT) composé de 5 pays : les Pays-Bas, l’Ukraine, l’Australie, la Belgique et la Malaisie.

Chacun de ces pays a fourni des enquêteurs qui ont rassemblé des preuves, mené des enquêtes, effectué des expertises et des interrogatoires de témoins. Le bureau du procureur a rassemblé un dossier d’enquête qui fait 36000 pages, auxquelles s’ajoutent 6000 fichiers multimédias. Le dossier fait à lui seul 102 volumes. « Beaucoup de vidéos en « open source » ont été étudiées et des conversations téléphoniques ont fait l’objet d’exploitations », a expliqué le procureur néerlandais Thijs Berger en présentant l’acte d’accusation.

Les quatre suspects, parmi lesquels trois Russes et un Ukrainien qui a rejoint les rebelles, brillent par leur absence. En ce qui concerne les citoyens russes, il s’agit d’un ex-officier des services de sécurité, le FSB, et ancien « ministre de la défense » de la République autoproclamée de Donetsk (DNR) Igor Girkin, du général du service de renseignement militaire russe, le GRU, et chef du service de renseignement de la « DNR » Sergueï Doubinskiy ainsi que du lieutenant-colonel du GRU Oleg Poulatov. L’Ukrainien se nomme Leonid Harchenko et il combattait du côté des rebelles.

Les autorités néerlandaises ont fait preuve d’insistance pour retrouver et convoquer les quatre hommes. Ainsi, pour l’Ukrainien qui se cache actuellement sur le territoire du Donbass qui n’est pas sous le contrôle de l’Ukraine, le Parquet a retrouvé son profil sur le réseau social russe VKontakte pour informer ce dernier de sa convocation par message privé. « Le message de la Cour a été consulté le 19 juillet à partir d’une adresse IP à Donetsk. Le 20 juillet, le profil a été retiré du réseau VK », a déclaré le juge du Tribunal de Schiphol Hendrik Steenhuis.

Seul Oleg Poulatov a exprimé le désir d’être représenté lors des audiences par des avocats néerlandais et une avocate russe. Bien que l’avocate n’ait pas le droit de plaider, elle a toutefois un accès illimité au dossier d’instruction, ce qui fait redouter des risques de fuites d’informations hautement sensibles. Rappelons, que la Russie nie farouchement toute implication dans cette affaire, rejetant la faute sur l’Ukraine.

Afin de détourner les soupçons, les propagandistes du Kremlin créent des versions multiples et invraisemblables de la catastrophe, brouillant les pistes pour ralentir l’enquête. Pourtant, le groupe d’enquête international a pu établir que l’avion avait été abattu par un missile de fabrication russe de type BUK, et provenant de la 53e brigade antiaérienne des forces armées russes stationnée à Koursk, en Russie. Les Pays-Bas et l’Australie qui comptent le plus grand nombre de victime dans cette tragédie, ont officiellement accusé la Russie d’être impliquée dans la tragédie. D’après les résultats de l’enquête, les quatre suspects avaient directement participé à l’acheminement du missile BUK depuis la Russie jusqu’au Donbass, avant que celui-ci ne soit tiré par des personnes qui ne sont pas encore identifiées.

Il est probable que le tribunal ne se limitera pas à juger ce quatuor, et que de nouvelles inculpations seront prononcées. C’est peut-être la raison pour laquelle la Russie tente d’empêcher les enquêteurs de remonter le fil qui pourrait bien conduire à des personnalités politiques russes de très haute importance. D’autant qu’à la mi-novembre 2019, les enquêteurs ont dévoilé le contenu de conversations téléphoniques révélant des «liens étroits» entre les quatre accusés et de hauts responsables russes, dont le ministre de la Défense Sergueï Choïgou et un proche conseiller de Vladimir Poutine, Vladislav Sourkov.

« Établir la justice dans l’affaire du MH-17 est une question complexe, note l’ambassadeur de l’Ukraine aux Pays-Bas, Vsevolod Chentsov. En plus de se prononcer sur la responsabilité de personnes concrètes, il convient de répondre à la question suivante : comment les armes avec lesquelles l’avion a été abattu sont arrivées en Ukraine ? Est-ce que ce tir est le résultat d’une négligence, d’une erreur ou d’une action planifiée ? En conséquence, la question posée est celle de la responsabilité d’un Etat et des organes de cet Etat pour cette action ».

Parmi toutes les preuves rassemblées par les enquêteurs, le Parquet peut également compter sur au moins 14 témoins qui ont formulé une demande auprès du Tribunal afin que leur identité ne soit pas dévoilée. Au deuxième jour d’audience, la question des témoins du crash du vol MH-17 a été longuement évoquée par les trois procureurs néerlandais. Ils ont souligné les risques importants et le danger encouru par ceux-ci. Afin de protéger les témoins, des numéros ont dû remplacer leurs noms de famille. Le témoin C21 était un des subordonnés du suspect Leonid Harchenko et a été impliqué dans le transport du missile BUK. Alors que le témoin M58 a apporté un témoignage concernant les personnes présentes sur le lieu du lancement du missile.

« Les témoins prennent de gros risques. Nous avons dû assurer leur protection afin qu’ils puissent témoigner sans que leur vie et leur santé ne soient menacées. Cela s’applique également aux témoins, dont les proches vivent sur les territoires occupés », a déclaré le procureur néerlandais Thijs Berger. Il a également souligné de nombreux cas de violations des droits de l’homme sur les territoires occupés. « L’un des témoins nous a dit qu’il craignait pour sa sécurité et que des personnes armées lui ont rendu visite à deux reprises. Il a donc dû quitter son lieu de résidence », a déclaré le procureur. Selon lui, certains témoins ont dit craindre des menaces de la Russie, en particulier des services spéciaux russes, et ont peur des représailles. Ils ont insisté pour conserver leur anonymat.

Les Pays-Bas n’ayant décrété aucun confinement pour le moment, malgré l’épidémie de Coronavirus qui touche l’Europe de plein fouet, les audiences dans cette affaire devraient reprendre le 23 mars. Selon les estimations de la justice néerlandaise, le procès pourrait durer entre 4 et 5 ans.  

Par Anna Jaillard Chesanovska

Galia Ackerman : Après l’annexion de la Crimée, la Russie a franchi un seuil après lequel il n’y a pas de retour possible

Au lendemain des célébrations de la victoire dans la Deuxième Guerre Mondiale, de nombreux internautes ont pu découvrir des images de personnes portant des drapeaux soviétiques et des portraits des vétérans, défilants dans les rues de Moscou, St-Pétersbourg mais aussi des grandes villes européennes. En apparence des simples défiles inoffensifs portant le nom de « Régiment immortel », semblent commémorer des soldats tombés sur le champ de bataille. Toutefois, les choses ne sont pas si simples…  Dans son dernier livre « Le Régiment immortel, la guerre sacrée de Poutine », paru chez les éditions Premier Parallèle, la journaliste et l’historienne Galia Ackerman, explique la vraie nature de ce phénomène. Comment la Russie utilise le souvenir de la Deuxième guerre mondiale pour embrigader et manipuler son peuple qui vit désormais dans la méfiance totale de l’Occident et se dit prêt à suivre Poutine dans son ultime combat ? Galia Ackerman lève le voile sur une nation qui se prépare à la guerre.

–Qu’est-ce qui vous a incité de vous pencher sur ce sujet ?

J’appartiens aux rares personnes de l’émigration russe qui regarde la télévision russe, non pas par plaisir mais en tant que spécialiste de la Russie je considère qu’il faut savoir ce que dit la propagande, car l’essentiel de la propagande russe passe par la télé. C’est ainsi qu’il y a quelques années j’ai été sidérée de voir l’émergence de ce régiment immortel. A partir de 2015 lorsqu’ils ont été autorisé à organiser une grande marche à Moscou, Poutine a été au premier rang. J’ai été très étonnée. Cela m’a interloqué, parce que je suis née en Union soviétique, à Moscou même, j’ai grandi là-bas. Mon père a fait toute la guerre, mais il n’y a jamais eu de grandes célébrations de la victoire. En 45 il y a eu le défilé de la victoire et ensuite, il n’y a plus eu de défilés de 9 mai, car la guerre avait beaucoup de côtés sombres et Staline ne voulait pas trop la célébrer.

–Staline avait-il peur de la colère du peuple ?

Je ne sais pas. La mémoire de la guerre était très fraiche ainsi que le souvenir de l’alliance avec Hitler. Au même temps pendant la guerre l’URSS s’était allié avec les Américains. Tout le monde avait le souvenir de livraisons non seulement des armes, mais aussi de vivres sans lesquelles l’URSS n’aurait peut-être pas gagné la guerre. Puis, très rapidement après la victoire, la guerre froide avait commencé. Les alliés de hier sont devenus des ennemis. Cela a créé le contexte dans lequel il valait mieux de ne pas trop en parler. Donc ce n’était pas une grande kermesse nationale et les gens qui avaient fait la guerre n’en parlaient jamais, tout comme les gens qui ont fait les camps. C’était quelque chose de traumatique et donc il n’y avait pas de grandes célébration. Ce n’est que sous Brejnev en 65, pour le 20ème anniversaire de la victoire, un premier défilé a été organisé. Ensuite, un autre pour les 40 ans et ce n’est que sous Eltsine, que les défilés militaires sont devenus annuels. On a l’impression que plus on s’éloigne des événements, plus cela devient grandiose. Quand j’ai vu que Poutine marchait au premier rang avec le portrait de son père, cela a beaucoup piqué ma curiosité. J’ai commencé à suivre et je me suis rendu compte que d’année en année ces célébrations devenaient de plus en plus grandioses. Maintenant c’est célébré dans le monde entier jusque dans l’Arctique !

–Mais quel est le message de tous ces défilés ?

Le message véhiculé par le régiment immortel n’est pas le même à l’étranger et en Russie. Sur le site du régiment on explique que cette marche est organisée pour rappeler une énorme tragédie et ce grand sacrifice, en expliquant qu’il faut tout faire pour que cela ne se répète pas. C’est positionné comme un mouvement pour la paix et c’est le message qui est destiné à l’étranger. Mais quand vous regardez ce qui se passe en Russie, vous verrez tout autre chose. Il suffit d’aller sur Yandex (le moteur de recherche russe) et taper en russe le régiment immortel, et vous tomberez sur un très grand nombre de photos avec des enfants en uniforme militaire. Ça commence à partir de l’âge d’un an. Je me suis posé la question : comment ils font pour avoir les uniformes. Il y a plein de sites où vous pouvez commander des uniformes militaires pour les bébés à partir de 6 mois. Donc un enfant qui est encore dans le berceau peut déjà porter un uniforme militaire. Et pour moi, ce n’est pas un message de paix.

–Ce qui est inquiétant, c’est que ce genre de défilé rassemble une foule de personnes

 L’année dernière il y a eu 10 million de participants, mais j’imagine que ce n’était pas tous des volontaires sortis spontanément dans la rue. Il faut noter que c’est partir de 1995 que ce mouvement a commencé à être complétement encadré par le gouvernement. Je pense que cela doit être comme pendant l’Union soviétique où chaque administration, chaque université devait fournir un cotangent des personnes qu’on transportait en bus jusqu’au lieu de rassemblement pour les fêtes de 1 mai. A mon avis, aujourd’hui aussi il y a un embrigadement. Probablement tous les participants n’ont pas tous des photos à exposer. Moi par exemple j’ai des photos militaires de mon père où il est à Berlin, mais il faut faire la démarche d’aller dans un atelier, faire une grande photo, puis l’encadrer, etc., cela demande du travail. Les rumeurs courent qu’il s’agit des photos que les organisateurs fournissent. Les organisateurs ont un stock. Et par exemple cette année à Sébastopol il y a eu une histoire rocambolesque, car deux organisations concurrentes de ce régiment se sont fritté car une organisation a fait irruption dans les bureaux de l’autre pour voler 500 portraits. Donc, on ne sait pas où est l’adhésion spontané et où est l’embrigadement à la soviétique

–Quel est le but de l’embrigadement ?

Quand j’ai commencé à étudier le phénomène, ce qui m’a demandé de se pencher sur la passé russe, je suis arrivé à la conclusion, que la glorification de la Deuxième Guerre mondiale, l’appropriation par les vivants d’aujourd’hui de la victoire vieille maintenant de trois quarts du siècle, c’est pour dire qu’ils ont vaincu le plus grand mal du siècle et donc par conséquent ils sont le plus grand bien. C’est comme si le sang de leurs ancêtres avait sanctifié une fois pour toute ce qu’ils font aujourd’hui. C’est ça le sens de cette célébration, qui ne célèbre pas la réconciliation. Et quand vous lisez les textes qui portent sur ce sujet, vous vous apercevrez que ces célébrations c’est comme une sorte de religion païenne, un culte des héros morts représentant un genre de renouveau annuel comme Jésus qui ressuscite tous les ans, ou comme les Juifs qui sortent tous les ans de l’Egypte. De la même façon, les gens qui participent à ce régiment immortel qu’ils soient embrigadées ou non, vivent une espèce de réappropriation de cette victoire où mystiquement ils puisent leur force et le droit d’agir comme ils veulent aujourd’hui.

–Finalement c’est comme une justification de toute la politique menée par la Russie d’aujourd’hui ?

Oui, c’est une justification. Ils ont droit de décider du destin du monde, d’intervenir où ils veulent, d’annexer les territoires, car c’est un droit qui leur a été donné par cette grande victoire. C’est ça le pivot de la nouvelle identité russe.

Ce combat, cette justification ancienne de la lutte contre le fascisme, s’est rejoué en Ukraine. Dans le Donbass les soi-disant séparatistes agissent sous le signe de la lutte contre le fascisme. Et je pense que pendant plusieurs années la Crimée était la cible de propagande. Cela ne s’est pas passé en un seul jour. On a préparé la Crimée pendant plusieurs années. Ce dont je regrette profondément c’est que non seulement les Occidentaux ne prennent pas mesure du danger, mais les Ukrainiens non plus n’ont pas pris mesure. L’Ukraine a laissé se développer cette propagande pendant une bonne dizaine d’années avant l’annexion. Cette annexion a été préparée et ensuite le moment apportant est venu. Poutine avait préparé le terrain et la base de cela a encore une fois été la Grande Guerre Patriotique.

Le régiment immortel est juste une pointe de l’iceberg de cette identité. Dans leurs chants on parle des héros qui descendent du ciel pour se joindre au cortège. Le nom du régiment fait froid dans le dos car à l’époque lorsque ça a été conçu dans la première moitié des années 2000, c’était une idée très simple qui permettait aux familles de commémorer leurs proches qui ont participé à la guerre. C’était quelque chose de plutôt noble et apolitique au début. Mais aujourd’hui, qui sont ces gens qui défilent dans le régiment immortel ? On parle d’une fusion entre les morts qui descendent du ciel ce jour-là et qui s’unissent avec les vivants. Ensemble ils forment un peuple qui dévient invincible et immortel. Ça va avec la militarisation du pays, car pour le pouvoir l’objective de cette identité c’est une identité guerrière qui se revendique le droit de gérer le sort du monde, une nation qui se prépare à la guerre. Il n’y a pas un jour où la télé russe ne parle de la guerre imminente. On n’est pas conscient de ce qui se passe là-bas.

–La Russie pourrait vraiment faire la guerre ?

La Russie a modernisé l’armée, elle a fait des tests grandeurs nature en Syrie pour le nouvel armement, ils font de grandes manœuvres tous les ans. Après l’annexion de la Crimée, la Russie a franchi un certain seuil après lequel il n’y a pas de retour possible. L’annexion est un pas juridique qui a été salué par près de 90% des Russes, maintenant ils ne peuvent pas la rendre quoi que ça leur coûte.

Mais après la réaction de la communauté internationale il a compris qu’ils ne peuvent plus reculer. Donc la conséquence – c’est une plus grande militarisation. Après, je pense que la Russie ne va pas attaquer l’Occident, pas tout de suite. Elle n’est pas encore assez forte, mais elle va essayer de grignoter là où elle peut. En distribuant par exemple des passeports russes dans le Donbass, ce qui pourrait être un prélude pour son annexion. Cela permettra de reconnaitre les républiques autoproclamées, une fois qu’il y aura beaucoup de citoyens russes. Ils pourront vouloir étendre le conflit aux autres régions de l’Ukraine à Odessa par exemple ou tôt ou tard ils pourront s’attaquer à la Lettonie qui est le pays le plus russifié des trois pays baltes.

–Ils se préparent à une guerre mais pour attaquer ou pour se défendre ? Quel est le discours ?

Même l’Allemagne nazie disait qu’elle défendait ses intérêts lorsqu’elle attaquait. Comme on sait très bien que l’Occident n’a pas l’intention d’attaque la Russie, on ne sait pas exactement à quoi ils se préparent. Dans mon livre je cite une chanson chantée par des enfants en uniforme militaire devant un monument à la gloire de la seconde guerre mondiale à Stalingrad. La chanson dit : « Tout est à nous, de l’Arctique aux mères du Sud. Ce serait bien s’il y avait la paix sur toutes ces terres mais si jamais le commandant en chef (Poutine) nous appelle au dernier combat, nous irons avec lui ». Il y a des notes apocalyptiques. Ils se préparent à cette guerre même s’ils savent qu’ils ne pourront pas gagner ce « dernier combat ». L’embrigadement c’est aussi la « Jeunarmée » où les enfants y sont acceptés dès l’âge de 8 ans. Chaque organisation de « Jeunarmée » dans les régions est en lien direct avec une unité militaire. Ils ont des uniformes, en clair, c’est comme les jeunesses hitlériennes, sauf que là-bas on acceptait les jeunes à partir de 12 ans alors qu’en Russie c’est 8 ans. Il y a une préparation au niveau mental et matériel qui se passe par les armes de plus en plus sophistiquées. L’armée Russe devient de plus en plus entraînée et tout cela participe à l’embrigadement de la population.

–Est-ce que l’Occident est conscient de ce danger ?

Je ne pense pas. C’est pour ça que ce livre c’est un crie d’alerte car même lorsque j’essaye de raconter et expliquer cela, les gens ont du mal à croire, il faut vraiment suivre le sujet pendant des années comme je l’ai fait. C’est un travail d’embrigadement et de la militarisation de la société, qui est à la fois au vu de tous, mais qui au même temps n’attire pas beaucoup d’attention. Tant que ce régime persiste, l’idée de la grande guerre à laquelle il faut se préparer sera toujours présente, l’idée de la mobilisation de la population. Pour le moment, la Russie fait quasiment le chevalier seul, elle n’est pas encore en position de force, mais elle est en train de la bâtir et il faut être très vigilant pour ne pas se retrouver face à la Russie qu’on ne peut plus contenir, comme cela s’est passé avec l’Allemagne nazie. Lorsque l’Allemagne s’était emparé des Sudètes, on aurait pu les écraser tout de suite, même en 1938 avec la Tchécoslovaquie, ce n’était pas encore trop tard. Si la Grande Bretagne et la France avaient attaqué l’Allemagne à ce moment-là, elle aurait été défaite. Aujourd’hui l’Europe est tellement pacifiste, le souvenir de la guerre est trop lointain que je ne suis pas sûre que nous avons une armée professionnelle et que les citoyens se sentiront concernés. Alors que la population en Russie, on la prépare. C’est exactement ce que j’ai voulu démontrer dans mon livre.

Anna Jaillard Chesanovska